Je ramasse de ma nuit. J'ai passé la soirée dehors, avec les copains zouaves, à siffler des bières toute la nuit.
A 5h je rentre, éreintée et ivre, je dois me lever à 8h.

A 6h je me réveille en sursaut. L'angoisse. Un pressentiment. Une douleur.
C'est rien. Rien de grave je le sais.
Ça m'arrive souvent en ce moment.
Je bois quelques gorgées d'eau et me rendors. Encore 2h de répit. 2h en boule dans mon lit.

8h.
Je me réveille difficilement, la bouche pâteuse, les membres lourds, la sensation que la journée va être longue et que mon service du midi va m'achever.
J'espère que le resto sera complet, pour un dimanche midi il y a de grandes chances.
Je n'aurai pas le temps de penser, pas le temps de m'écouter, pas le temps de pleurer.
J'aime bien travailler le dimanche.
Je me dis que si j'avais eu une famille modèle, la famille modèle qui se réunit le dimanche midi autour d'un bon poulet rôti, ça m'aurait dérangé de travailler le dimanche. Mais chez moi on ne se réunit pas le dimanche.
Alors j'aime bien travailler le dimanche, regarder ces gens qui viennent en famille ou en couple. J'aime les servir et leur faire des sourires. Je fais toujours en sorte d'être la serveuse exemplaire, celle à qui ils parleront un peu.
J'aime les imaginer rentrer chez eux, aller faire une promenade en famille, jouer à des jeux tous ensemble.

9h.
Mon chemisier est repassé, mes cheveux sont tirés et j'ai encore la chance de ne pas avoir mes excès de la veille marqués sur le visage.
J'ai 19ans.
Pas encore une femme, plus une enfant. Mais déjà adulte.
Je fais mes 35h, j'ai mon CDI, je paie mon loyer, mes factures, j'ai réussi à meubler mon studio.
J'ai eu mon bac mais je ne vais pas à la Fac. Pas assez d'argent, pas assez envie de rester assise pendant des heures à écouter un prof sur une estrade dans un Amphi. Moi je veux être sur l'estrade. Moi je veux jouer. Je veux jouer à être une autre.
Alors je travaille pour payer mes cours au conservatoire, pendant que d'autres passent leur journée à étudier, à réviser, à se cultiver.
Moi je n'apprends pas la même chose qu'eux. J'apprends à me lever à l'heure, j'apprends à ne pas être en retard, j'apprends à gérer des fins de mois difficiles, j'apprends à avoir un patron.

Et d'ailleurs il est l'heure pour moi de partir au travail.

10h.
Passer l'aspirateur, la serpillère. Nettoyer les toilettes. Vider les poubelles. Ranger la vaisselle dans les placards. Astiquer les cuivres. Remplir les salières. Faire les vitres. Préparer ma console avec ma mise en place. Du pain, des couverts, mon limonadier dans le tablier.

11h.
Je mets la table pour le personnel. On va encore nous servir des frites et un steack trop cuit. J'ai pas faim, toujours cette boule dans l'estomac mais il faut que je mange, je le sais. Parce que dans une heure je n'aurai pas assez de force pour monter les marches, pour porter ces assiettes qui me brûlent les doigts, pour courir avec un plateau plein de restes. Pas assez de force pour tenir.
Le cuisiniers arrivent, la manager s'installe, et mes collègues ne vont pas tarder. Toutes ces filles plus agées que moi, qui ne savent pas trop non plus pourquoi elles font ce job. Elles aussi elles ont envie d'autre chose, mais à défaut, elles font la serveuse. Et on le fait bien.

J'avale à contre coeur mon déjeuner, en écoutant les recommandations de la manager. Aujourd'hui on va encore faire complet. De l'energie les filles, et le sourire. Toujours le sourire.
C'est là que je vois mon reflet dans le miroir d'en face. Il est où mon sourire?
Il est loin. Dans le souvenir de l'angoisse que j'ai eu à 6h ce matin.

Midi.
Les portes s'ouvrent. Les familles endimanchées se pressent au buffet. Les petits couples d'habitués me font des sourires et le petit clin d'oeil qui va bien. Je me remplis de leur sourire et de leur joie de se retrouver ensemble.
J'ai l'impression d'être "ensemble" avec eux... même si je sais que je suis plutôt ensemble "toute seule" en ce moment.

Mon mec m'a quitté il y a 1 mois.
J'étais pas assez drôle.
Je faisais pourtant mon maximum mais comment être drôle avec un papa en train de mourir?

Je ne lui en parlais même pas.
Je ne lui racontais pas mes séjours à l'hopital, ma trouille de ne pas le revoir vivant la prochaine fois.
Je ne lui disais pas que j'étais allée voir les médecins pour savoir, pour poser des questions et qu'on ne me prenait pas au sérieux.
Je ne lui avais pas dis que j'avais "autorisé" mon père à mourir, parce que je voyais bien que depuis des mois, des années, il se battait pour moi.
Alors c'est vrai, oui je n'étais pas très drôle.
Mais depuis cinq ans je vis avec la trouille au bide, parce que mon père ça fait cinq ans qu'il est en train de mourir. C'est long cinq ans. Ça épuise cinq ans de trouille. Et en même temps en cinq ans j'ai pu dire tout ce que j'avais à lui dire à mon père.
J'ai quand même de la chance, parce qu'il y a des Papas qui meurent en 2 secondes, et en 2 secondes t'as pas le temps de dire.

Moi j'ai eu le temps de lui dire que je l'aime, que je lui pardonne, que je ferai tout pour ne pas être triste. J'ai eu le temps de lui dire que j'allais voyager peut être, que j'allais avoir des enfants un jour et que je leur parlerai de lui.
J'ai eu le temps de lui montrer la femme que j'allais être.

13h.
On est dans le rush. Le resto est plein à craquer.
A peine le temps de débarrasser les tables que d'autres clients attendent devant la porte.
Je suis en nage, mon chemisier me colle au dos, mes cheveux ne sont plus tirés, et j'ai mal aux jambes. Je profite de 2 minutes de répit au passe pour faire le point dans mon rang.
La 12 est au dessert, la 14 va avoir ses plats, la 16 m'a demandé de l'eau et je dois lancer la suite de la 18. La 20 veut... Merde la 20 m'a demandé un truc... Du pain? De la moutarde?? Ha putain je me souviens pas!
Le chef m'aboie d'envoyer la suite de la 14 "ça sort!! On n'a pas le temps de rêver ici, allez bouge!"
Je prends les aiguillettes de canards, l'entrecôte, et j'organise un bel équilibre pour pouvoir partir avec les 2 soles meunières en même temps. Les assiettes me brûlent l'avant bras, mais j'ai pas le temps de retourner chercher mon liteau.

La manager rentre en cuisine, le téléphone à la main.

"Téléphone pour vous..."
Un silence. Un silence qui n'en finit pas.
Pourtant je sais qu'elle n'a pas fini sa phrase. Ses mots sont restés à l'intérieur et elle me parle avec les yeux. Dans ses yeux je vois. Dans ses yeux je sais.

Elle me tend le téléphone

Après je ne sais pas.
Après je ne sais plus.

J'ai lâché le téléphone et j'ai hurlé. La boule que j'avais dans l'estomac est sortie. Cinq ans de trouille envolé dans un cri.
Je me suis recroquevillée. Être petite. La plus petite possible.

Et se relever.

Laisser les aiguillettes de canard, l'entrecôte et les 2 soles meunières.
Aller au vestiaire sans apporter l'eau à la 16, sans lancer la suite de la 18 et ne sachant toujours pas ce que voulait la 20.
Récupérer mon sac, mes affaires.
Tous les clients se taisent quand je traverse la salle, mes collègues baissent la tête.
Mon cri résonne encore entre les murs.

Traverser la ville.
Ouvrir la porte, retrouver mon lit et attendre.
Attendre que mon téléphone sonne. Attendre que quelqu'un arrive. Attendre et comprendre.
Comprendre que rien ne sera plus jamais comme avant.

Aujourd'hui ça fait 11 ans que rien n'est plus comme avant.

Une date... rien qu'une date.
Où ça n'est pas plus douloureux, pas moins qu'avant.
Une date... rien qu'une date.