Ma merveille, ma fille, mon soleil.

Il y a un an tu étais encore bien au chaud dans mon bocal. Tu devais y rester encore quelques semaines mais à cause de la cholestase pourrie-moisie on a dû te forcer un peu (si peu) à pointer le bout de ton museau.
Non pas que j'étais hyper emballée par le déclenchement mais j'étais tellement impatiente de te rencontrer, qu'avancer LE grand jour de quelques semaines me mettait en joie. 

Tu étais à l'époque le bébé que tout le monde connaissait sous le petit nom de "poisson-clown", ni fille, ni garçon... "poisson-clown".
C'était doux, exotique et décalé, un peu de la petite fille que tu es devenue aujourd'hui.

Le matin du 23 Décembre à 8h00 on lance les hostilités.
Pas très agréable mais pas encore désagréable. Je sens doucement, tout doucement, que tu es en train d'ouvrir la voie pour le grand saut.
Je ne sais pas ce par quoi tu as dû passer pour trouver la route mais j'imagine que ça a dû être aussi éprouvant pour toi que pour moi.

Il est 18h00.
Ça fait déjà 10h que tu es en chemin.
Déjà 10h que mon corps se contracte toutes les 3 minutes.
10h que je marche, que je me roule sur un ballon, que je n'ai pas mangé ni bu. Mais je n'ai pas mal. Je suis surexcitée et je danse la lambada pour faire rire ton papa. Je sens qu'il a encore plus la trouille que moi...
10h que tu avances, à pas de loup, dans mes entrailles.
10h que ton petit coeur bat la chamade.
10h qu'on te secoue et qu'on tente de te montrer la route.
J'ai confiance en toi, je sais que tu vas y arriver, mais je ne peux malheureusement pas t'aider. Alors je pose mes mains sur mon ventre et je te parle. Je te promets que je prendrai la relève dès qu'il sera temps mais pour l'instant il n'y a que toi qui peut forcer mon corps à te laisser passer.

A force de monitoring et de contrôle, les sages femmes décident de ne pas te forcer plus, elles ne veulent pas réinjecter de produit, ce serait trop violent pour toi. Je le comprendrai plus tard, mais ces 10h de contractions t'ont épuisées, ton petit coeur fatigue. Tout le monde décide de laisser faire la nature.
Je retourne dans ma chambre, bien moins enjouée je dois te l'avouer. Je ne danse plus la lambada et moi aussi je commence à avoir la trouille...
J'ai faim, j'ai soif et je fatigue.
On me dit d'aller me reposer, et de revenir faire le point à 23h.
Il est 19h, je suis à peine à 2 et je ne pourrai prendre la relève que quand on sera à 10.
Tu as encore pas mal de route à faire bébé...

La douleur commence à monter, toujours supportable, mais plus pour très longtemps.
J'ai mangé un bol de soupe et je tente de ne plus penser à rien, j'aimerais dormir... et me réveiller avec toi dans mes bras.

Parce que oui, ça y est, j'en ai marre.
J'en ai marre qu'on me trifouille, marre d'écarter les guiboles à tout va, marre qu'on me décolle la membrane (sans me prévenir en plus! Hooooo mais vous faites quoi là??? Aïïïïïeeeeeuuu!!) j'en ai marre qu'on cherche à te toucher la tête, qu'on appuie sur mon ventre, marre qu'on me dise "Vous n'êtes qu'à 1... Vous n'êtes qu'à 1.5... Vous n'êtes qu'à 2..."
J'en ai marre, marre, MARRE!
De ces couloirs, marre du ballon, marre d'être enfermée là dedans.
J'en ai marre de la cholestase, marre de me gratter de la tête aux pieds, d'avoir la peau en feu.
Marre de ne plus dormir depuis des mois, marre d'être grosse et de faire pipi toutes les 5minutes.
Marre des nausées qui sont revenues, de passer mes journées seule enfermée entre 4 murs depuis bientôt 2 mois pendant que tout le monde continue de vivre dehors.
De ne pas être sur mon île. Marre de ne pas parler de la journée, de ne pas rire.
Marre d'avoir la trouille que la cholestase ait raison de toi, de devoir épier tes moindres mouvements. De répéter "je ne veux pas savoir le sexe!!!" avant une échographie en urgence.
Parce que je sais que dans l'urgence on s'en fout bien de me révéler ou non le secret sur ton identité. Mais je supplie qu'on me laisse au moins ça. Laissez-moi encore un bout de magie dans cette fin de grossesse pourrie-moisie.
Alors oui je suis super énervée, fatiguée, à bout de nerfs.
Alors oui, j'aimerais dormir... ne plus penser à rien, dormir et me réveiller avec toi dans mes bras.

Les larmes commencent à monter et PLOC!

Un coup de pied? De main ou de tête?
Je ne sais pas du tout dans quel sens tu es mais tu mets un coup. Un coup super fort et je me répands.
Ta façon à toi de me dire que je ne suis pas seule, que je ne serai plus jamais seule et qu'on forme une p*tain de team!
Yeah baby! Bravo!
Il est 21h48 et tu as éclatée la poche des eaux mon p'tit Poisson-Clown.
Je comprends de suite qu'on passe aux choses sérieuses.
En quelques minutes la douleur me terrasse. 
Une contraction c'est donc ça?
Laissez-moi 2 secondes, je vais mourir et je reviens...

Dans la réalité, je n'ai plus aucun contrôle, plus aucune dignité, plus aucune tenue.
Ne me parlez pas, ne me faites pas parler. Les mots ne serviraient à rien.
Je ne sais plus rien, je ne suis plus.
Je ne suis plus qu'animal. Lionne. Je deviens lionne. 
Je discerne vaguement qu'il faut que je marche, que je m'allonge, que je respire. Je tremble comme une feuille, mes dents claquent, j'ai froid. Ou chaud? Je ne sais pas.
Je ne vois plus personne. On me met sous un dérivé de morphine. On m'avait dit qu'un déclenchement faisait plus mal que si le travail commençait naturellement. Je n'ai aucun point de comparaison. Mais j'ai mal.
J'ai mal à en crever. Je me déchire.
La morphine me défonce en quelques secondes. Je ne sens plus rien. Je ne te sens plus.
J'arrive difficilement à avertir la sage femme qui me répond que c'est normal. Je lui fais confiance et je me laisse aller. J'ai dû divaguer 1 heure, perchée, loin. Si loin. Je me suis vue.
Au bout d'une heure la morphine n'a plus fait effet et la douleur est revenue. Encore plus vive qu'avant.
Je me tords, j'ai envie d'hurler, je n'ai même pas une minute de répit entre chaque contraction. 
Ça va vite, tu vas beaucoup trop vite.
On me demande si je veux la péridurale, maintenant, parce qu'après il sera trop tard.
Oui, je chuchote que OUI je la veux.
Me lever, il faut encore que je me lève, que je marche. Je me répands dans le couloir. Incapable de marcher, pliée en deux. Ces contractions ont ma peau. Je suis habitée. Je suis vulnérable.
Guerrière.
L'anesthésiste arrive, calmement, tranquillement. Il me réexplique ce qu'il va faire, ce qu'il faut que je fasse. Rester assise, courber le dos et ne pas bouger. Ne surtout pas bouger.

J'en suis incapable. Je me dis que je n'y arriverai jamais. Comment ne pas bouger quand tu crèves de douleur?
J'ai besoin d'aide, je n'y arriverai pas.
Une femme arrive, je ne l'avais pas encore vu, je ne sais pas qui elle est, son rôle, mais je lui demande de m'aider, de ne pas me lâcher.
C'est sur elle que je me courbe, que je me noie, ce sont ses mains que je broie. J'ai la tête dans sa poitrine et je pleure. Je pleure de douleur, je pleure de ne pas pouvoir bouger. Je pleure comme je l'aurais fait dans les bras de ma mère.
C'est une femme. Elle sait. Elle ne me lâche pas.

La péridurale aurait dû me soulager. Mais rien. Ça ne me fait rien. C'est trop tard.
Je pense, avec le recul, que la douleur était déjà trop inscrite.
Ma sage-femme arrive et me prévient qu'on est à 10. Je me souviens avoir ri. De peur.
Déjà? Déjà 10? Mais il est quel heure? Quel jour on est? Je suis perdue.
Elle me laisse quelques minutes et on va pouvoir y aller.
Je comprends qu'elle va revenir une fois qu'elle aura fait accoucher une autre future maman qui hurle dans la pièce d'à côté. Je suis terrorisée et ton papa l'est encore plus que moi.

Ça y est ma chérie, tu as réussi. Je n'ai encore rien fait et je sens déjà ta tête du bout des doigts.
Tu vas vite, tu veux sortir, tu veux naître.

Comme promis je prends le relais. C'est à mon tour.
La sage-femme revient, accompagnée de cette autre femme, celle sur qui j'avais pleuré tout à l'heure.
On baisse les lumières.
Le spectacle peut commencer.
Laisser monter la contraction.
Bloquer. Pousser. Souffler. Bloquer.
La douleur est encore pire, je vais mourir.
Je ne quitte pas des yeux cette femme.
Bloquer.
Elle me guide. Je ne vois plus qu'elle.
Pousser.
Ton papa est pourtant tout prêt de moi mais je ne le vois pas.
Souffler.
Je ne vois que cette femme à côté.
Bloquer.
Et j'entends la sage-femme qui m'encourage elle aussi, qui me dit que je suis forte.
Pousser.
Que je suis super.
Souffler.
Que tu es là.
Bloquer.
Juste là.
POUSSER.
Je me transforme.
Elle me dit "la tête est passée!!".
Elle me dit "On y retourne!!".
Et je vais puiser au plus profond de moi. C'est violent, enivrant.
Bloquer. Pousser. Souffler.
Je laisse sortir un râle. Le dernier souffle. Laissez-moi mourir.
Elle me dit "Prend-le, prend ton bébé. Sors-le"
Je glisse mes mains sous tes tout petits bras et d'un geste instinctif et animal je te sors de moi, je te fais naître. Je ne suis pas morte et tu es vivante.
Je te pose sur ma poitrine mais tu ne bouges pas. Pas un mouvement, pas un cri. Rien. Moi aussi je ne sens plus rien.
Ce fut trop violent pour toi mais je sais.
Je sais que tu vas le sortir ce cri. Je sais que tu es là.
Moi je ne m'inquiète pas, j'ai confiance mais je vois que la sage-femme s'active. Qu'il faut te stimuler. Elles te frictionnent toutes les deux, te secouent un peu. J'entends ton papa qui a peur.
Pourquoi? Pourquoi il ne crie pas?
C'est normal. Je dis "c'est normal". Elles te secouent encore.
Pourquoi?? Pourquoi il ne crie pas???
C'est rien, c'est normal, je sais.
Et enfin, après de longues secondes tu cries.
Ce cri de vie, je sais.
Ce cri de victoire, je savais.
On a réussi.

Tu es là et je ne sais toujours pas qui tu es. Fille? Garçon?
On se pose enfin la question.
La sage-femme me dit de regarder.
Je te soulève, je regarde et je comprends que tu es un p'tit pirate.
Ton papa regarde et il comprend que tu es un p'tit pirate.
Et la sage-femme nous regarde et comprend qu'on n'a pas regardé où il fallait.
Comme abrutis par ta naissance on regardait le cordon... Ce qu'on a pu être con.
Alors on regarde mieux et on comprend enfin que tu es une sirène. Et on se marre. Et on s'aime.
Notre Poisson-Clown est une sirène.
L.
Comme une évidence.
Comme Love U.
L. comme la douceur et la force.

En te donnant la vie je suis devenue lionne.
Ce 24 Décembre à 1h37 je suis devenue lionne.

1 an.
1 an que je ne sais plus du tout ce qu'était la vie sans toi.
1 an d'amour, de sourire, de bisous, de câlins fous.
1 an qu'on t'aime à en crever, qu'on se noie dans tes yeux. Grands yeux si malicieux.
Tu as changé nos vies ma chérie.
Tu es notre surprise, notre plus belle surprise. Notre plus belle aventure.
On se bat pour te donner le meilleur et on fera tout pour que la vie te soit douce.
Tu n'es pas née à l'époque la plus belle de notre monde, c'est certain. Ta première année sera à jamais marquée par ces atrocités dans notre pays mais aussi dans notre monde.
Mais t'avoir dans nos vies nous donne confiance. Toi et toutes ces nouvelles vies qui arrivent dans ce monde sont notre avenir.
Tu seras une enfant, une jeune fille, une jeune femme, une femme, LIBRE!
Libre de tes choix, libre d'aimer, de penser.
Tu ne seras pas Française, ni Antillaise, ni Européenne. Tu seras un tout. Tu seras une citoyenne du monde.
On te donnera les codes, les valeurs et on te laissera faire le reste.
Le respect, des autres et de toi même. La confiance, en l'autre et en toi même.
Et l'amour. Surtout l'amour.
Parce qu'au final il n'y a que ça ma chérie. L'amour.

Joyeux 1 an ma chouette. Joyeux jour ma zaza, ma zouzou, ma z'amour.
Happy toi ma chérie jolie. Mon bébé coeur. Mon bébé bonheur.

Je t'aime.
A la folie de la galaxie des étoiles.

Maman.