Il était 8h30 environ.
Irma venait de nous assommer, de nous secouer comme jamais.
On n'avait pas dormi de la nuit.
Les derniers signes radios nous annonçaient qu'Irma était un cyclone hors catégorie. Que personne n'avait jamais vu ça. Qu'on ne parlait même plus de vitesse du vent ou de biens matériaux à sauver. On nous a dit de sauver notre peau. C'est ça qu'on a entendu à la radio. Sauvez votre peau les gars.
Alors oui il était 8h30 environ et on était sauvé. Effrayé. Déboussolé. Sous le choc. Tendu. Terrorisé. Fatigué. Mais sauvé.
Vivant.
On était vivant putain.
Plus aucun contact avec le monde extérieur. Pas de réseau. Rien.
Perdus.
Perdus sur notre caillou. Notre île.
Dévastée la belle.
Nous aussi on l'était.
Dévastés.
J'ai jamais eu aussi peur de ma vie.
Jamais.
J'ai cru mourir à chaque instant pendant de longues heures. J'ai vu la fin.
Les derniers messages que j'ai pu envoyer avant que tout ne coupe c'était ça.
Je vous aime. Au cas où, je vous le dis, maman, frangin, amis... je vous aime.
C'était horrible de le dire comme ça.
Horrible pour eux de l'entendre mais je l'ai dis. Il fallait que je le dise. C'est aussi les derniers messages de mes amis d'ici que j'ai reçu.
On ne tiendra pas. Ça va lâcher. On va lâcher.
Et puis plus rien.
Plus de réseau.
On ne savait pas si ça allait tenir. Si la maison allait tenir face à cette bombe d'Irma. Je ne savais pas si mon coeur allait tenir à tellement battre de peur. Si j'allais pouvoir garder mon calme. Si je n'allais pas devenir folle face à la terreur.

Irma s'est invitée doucement vers 1h du matin et est montée. Montée. Montée. Ça ne s'arrêtait pas de s'intensifier. Les bruits. Le vent. La pression était dingue. Nos oreilles allaient exploser à chaque bourrasque. Un bombardement.
Et dans la tempête, c'était l'inconnu. Impossible de savoir jusqu'où ça allait. Jusqu'où la nature était capable de se déchaîner à ce point.
Irma était dingue. Une furieuse. Une tueuse. Elle voulait notre peau putain.
Des minutes qui durent des heures.
Des heures qui durent des jours.
Est ce que le toit va tenir? Est ce qu'on ne va pas se faire dézinguer? Pulvériser?
Chaque minute de passée était une minute de gagnée.
Les enfants dormaient. Comment ? Mais comment dormir dans un tel bordel ?
Je ne gérais rien. On a laissé faire les gars et avec ma pote on se donnait la main au dessus de nos gosses qui roupillaient.
Les yeux.
J'ai vu la trouille dans ses yeux. Et je n'ose même pas imaginer ce qu'elle a vu dans les miens.
Et puis 5h15.
J'ai regardé pour me souvenir.
5h15 et plus rien. Net. Plus un bruit.
Mes oreilles étaient défoncées et j'ai vrillé.

On est sous l'eau ?
On est sous l'eau c'est ça?
Submergés?
La maison va éclater dis le moi !

Elle s'est marrée. Enfin, elle s'est marrée du mieux qu'elle pouvait.
C'est l'oeil Soïz. C'est l'oeil panique pas.

Moi j'y croyais pas. J'étais sûre d'être sous l'eau tellement mes oreilles me défonçaient.

Ouais j'ai vrillé.
La peur.
Trop de peur.

C'était l'oeil.
On avait tenu la première partie.
On avait tenu...
Maintenant il fallait changer de pièce.
Les vents allaient tourner.
Fallait se préparer au deuxième round.

J'ai réveillé La Chouette pour passer au plan B des gars au cas où le plan A ne tienne pas.
Ils avaient tout prévu. Des plans ils en avaient pour, je suis sûre, de A à Z.
Des guerriers ces gars. Des qui nous laisseraient pas emporter par Irma.

Jai réveillé La Chouette et j'ai vu dans ses yeux... C'est dingue ce que j'ai vu dans ses yeux.
Elle s'est collée à moi. M'a regardé si intensément.
Elle s'est fermée.
Un bloc.
Elle s'est tournée.
Et s'est rendormie.

Je suis allée chercher Dinou fils, qui lui aussi faisait partie de l'aventure et je l'ai mis à l'abri, près de nous. Irma elle l'aura pas mon chat!

L'oeil à duré 1 heure, 1 heure où il n'y a plus eu un bruit, plus rien, ambiance de fin du monde au petit matin.
1h pour se remettre de ce qu'on venait de vivre.
1h pour faire le point.
Et en 1 minute Irma nous a englouti à nouveau. Une brute. Une furieuse.
Aussi dévoreuse qu'avant l'oeil.
Folie!
C'était la folie.

En 1 minute.
1 seule minute et les rafales de près, voire de plus (aucune machine ne peut mesurer aussi fort comme vent) de 400 kms/h ont reprises.

Dehors des toitures s'envolaient, des voitures, des camions, des maisons explosaient.
L'enfer sur terre.

Et elle, ma beauté, ma douce de deuzans et demi dormait.
Je l'ai regardé et à chaque bourrasque, à chaque bruit, claquement, grondement, tremblement, je la regardais et j'espérais que ça ne serait pas la dernière fois. Je la regardais et mes oreilles allaient exploser. La pression était dingue. Je me collais à elle. Et je donnais la main à ma pote en écoutant les gars sécuriser l'endroit.
Irma ! Ça criait Irma ! tu nous auras pas !
Scie, perceuse ...
Le chantier de la débrouille.
Fallait que ça tienne.
Fallait consolider pour nous rendre encore plus invincibles.

Et puis les heures, les minutes ...
Bordel ce que c'est long le temps. Le temps à ne pas savoir si c'est elle ou toi qui va gagner.

Ils ont rien lâché. Ils se sont battus.
Ils nous ont sauvé.
Irma s'en allait.
Elle partait.
Nous laissant sur pieds mais secoués.

Il était 8h30 environ et on allait pas tarder à découvrir ce qu'Irma avait laissé derrière elle.

Le chaos.
C'était le chaos dehors.
Mais on était vivants.

Ouais vivants.
Et c'était horrible de ne pas savoir si c'était le cas de tous nos amis, voisins, compagnons de galère...

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#laraconteuz #irma #stbarth